Table ronde - La prévention des crimes de masse

 

Le Site-Mémorial du Camp des Milles accueillait ce samedi 10 décembre plus d’une centaine de personnes pour assister à une table ronde sur la prévention des crimes de masse. Cette table ronde était organisée par l’Institut d’Études Humanitaires Internationales d’Aix-Marseille Université – en partenariat avec le réseau NOHA - et la Fondation du Camp des Milles – Mémoire et Éducation.

 

Alain Chouraqui, Président de la Fondation, directeur de recherche émérite au CNRS et titulaire de la Chaire Unesco "Éducation à la citoyenneté, sciences de l'homme et convergence des mémoires" , a d’abord introduit l’évènement en évoquant le terreau et les engrenages qui mènent les sociétés à commettre l’irréparable. Le pire est toujours résistible, mais « il est si tôt trop tard ». Le Président a tiré l’alarme en concluant que « nous sommes aujourd’hui à mi-chemin sur la pente qui mène aux extrémismes », et donc fatalement aux crimes de masse.

Lena Casiez, coordinatrice de l'Institut d’Études Humanitaires Internationales, a ensuite remercié l’ensemble des participants, les intervenants et l’auditoire, avant de cadrer la séquence en donnant une définition de ce qu’est le mot « prévenir » : c’est la mise en œuvre de tous les moyens possibles pour empêcher une situation de se produire, mais également le fait d’informer et d’alerter. La parole fut laissée aux invités.

 

Arnauld Akodjenou, Ancien Représentant spécial adjoint du Secrétaire Général de l’ONU en Côte d'ivoire et au Mali, également Ancien haut fonctionnaire du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), a d’abord opposé la naissance de l’État westphalien à celle du concept d’ingérence. En effet aujourd’hui l’on constate la multiplication des mécanismes visant à mettre en œuvre la fameuse « responsabilité de protéger » ; ce qui tend à démontrer que l’enjeu de la protection des civils « dépasse les frontières nationales et la politique traditionnelle ». Dès lors, se pose la question de la responsabilité des États qui commettent les crimes mais aussi des États qui, sans agir, se rendent complices.

 

Jiddo Van Drunen, Retraité du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) et Ancien Chef des opérations pour la région des Grands Lacs, est revenu quant à lui sur son expérience dans la gestion de la crise des réfugiés rwandais en 1994. La zone de Goma fut rapidement envahie par 850 000 personnes, et le HCR ne put installer les camps plus à l’ouest car c’eut été planter les tentes dans la forêt tropicale. Les camps furent attaqués à partir de novembre par l’armée rwandaise, provoquant une migration de plusieurs centaines de milliers de réfugiés vers l’intérieur des terres pendant trois mois. Le retraité du HCR a regretté l’absence de réaction de la part de la communauté internationale, ce qui aurait pu limiter l’ampleur du génocide. Aujourd’hui, la Syrie se retrouve dans la même situation.

 

Maria Teresa Dutli, Experte indépendante - Ancienne Chef des Services consultatifs du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), s’est attachée à exposer le mandat du CICR, qui vise à apporter assistance et protection aux victimes de conflits, mais également à prévenir la commission de violations au droit humanitaire en formant les forces armées, la population civile et l’appareil judiciaire au respect du droit international humanitaire. L’intervenante a rappelé l’importance du rôle des organisations humanitaires qui doivent alerter les États lorsqu’elles observent des symptômes pouvant « mener au pire ».

 

Gildas Vourc’h, chef de mission humanitaire, a reconnu que l’action des ONG passe par la protection transversale, c'est-à-dire par le respect des droits et des personnes ainsi que le prévoit le droit international des droits de l’homme. Il a illustré son propos en évoquant son expérience dans le camp de réfugiés de Malakal au Soudan du Sud, où la médiocrité de l’installation des latrines provoqua un viol qui, sans une enquête rapide menée par les ONG, aurait pu mener à un conflit interethnique au sein même du camp de déplacés.

 

Francis Kpatinde, journaliste et enseignant à Sciences-Po Paris, a mis en avant l’opportunité et le défi que représentent les nouveaux canaux d’information par internet et les réseaux sociaux, à la portée de tous sur ce continent où la téléphonie cellulaire a pénétré jusque dans les campagnes profondes. « Le rôle de prévention des crimes de masse échoit à L’État, la famille, la communauté, aux autorités politiques et morales […] les journalistes ne sont pas neutres, ils peuvent appréhender le malaise et les ruptures qui s’annoncent et ont par conséquent également leur part de responsabilité ».

 

Geoff Wordley, Ancien chef logistique de la MINUAR, a parlé de la désorganisation qui caractérisait la mission onusienne, six jours seulement avant l’éclatement de la crise au Rwanda, mais aussi du retrait des soldats bangladais et belges juste au moment des massacres. Il faudra par ailleurs attendre 3 mois avant que des véhicules blindés n’arrivent pour protéger les réfugiés, pourchassés par l’armée rwandaise. C’est ce qui conduit l’ancien militaire à rapprocher les Nations Unies de la Société Des Nations, et à s’interroger sur la capacité réelle de protection qu’a la communauté internationale.

 

 

***

 

La deuxième partie de la table ronde visait à ce qu’un échange s’établisse entre les intervenants et l’assistance sur les thèmes des acteurs impliqués dans le processus préventif, les outils de prévention, le pouvoir dissuasif des juridictions pénales internationales, et l’apport du droit dans la prévention des crimes de masse.

 

Sur le thème des acteurs impliqués dans le processus préventif, Monsieur Akodjenou a évoqué le rôle du bureau conjoint du conseiller spécial pour la prévention du génocide et du conseiller spécial pour la responsabilité de protéger, dont une des missions est d’établir, à partir du cadre d’analyse sur les atrocités criminelles, quelles sont les situations dans lesquelles il y a un risque de crime de masse.

 

Les intervenants se sont accordés pour dire que l’information est un premier grand pas dans la prévention, mais qu’elle doit nécessairement être accompagnée par l’éducation pour mieux comprendre les tenants et aboutissants, c'est-à-dire les risques et donc la nécessité d’agir. Enfin, un troisième outil de prévention serait de lutter contre l’impunité.

 

Laeticia Van Drunen, anthropologue, a fait remarquer qu’un haut niveau d’éducation n’est pas un gage absolu pour la prévention. Elle a par ailleurs insisté sur l’impunité existe aussi là où l’éducation fonctionne bien. Analyse à laquelle ont souscrit les intervenants.

 

« Trump mobilise plus qu’Alep ». C’est ainsi que s’est exprimé Monsieur Akodjenou, déplorant le fait que nous ayons aujourd’hui toute l’information nécessaire pour nous mobiliser contre un crime de masse qui se produit sous nos yeux, mais ne provoque pas de réaction de la part de la communauté internationale pour autant. Monsieur Kpatinde a considéré que cette « insensibilité » est liée à la force d’inertie inhérente aux opérations de maintien de la paix de l’ONU et des Organisations régionales, qui manquent par ailleurs d’autocritique à l’égard de leurs interventions.

 

 (Pour voir la suite de la table ronde, rendez-vous ici)

 

En conclusion, il a tout de même été admis qu’un noyau d’Etats a aujourd’hui pris conscience de la réalité et de la mesure du phénomène de crime de masse et a adopté des lois de prévention en conséquence. Finalement, si l’impunité persiste, une meilleure disponibilité de l’information et une meilleure qualité de l’éducation partout dans le monde contribuent à empêcher les responsables et notamment les décideurs d’invoquer leur ignorance du droit international.

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